Contre les théologies antidrogue

par Alain EHRENBERG, sociologue, auteur de l'Individu incertain (Calmann-Lévy, 1995), codirecteur du groupement de recherche "Psychotropes, politique, société" du CNRS.

Libération, 15 février 1996.

 

La France a-t-elle une politique de la drogue? Si faire de la politique consiste à choisir entre des priorités, se donner des objectifs et mettre en oeuvre des stratégies pour les atteindre, la réponse est négative. En revanche, la France possède une théologie: sur ces questions règne en effet une atmosphère de sacralité. Cannabis ou héroïne, le langage est liturgique: perte des repères ou absence au monde, ces formes modernes du péché prennent ici la tournure du vice et se payent du plus grand malheur. La moindre inhalation d'une bouffée de cannabis est déjà une atteinte à la dignité de la personne (d'où ces polémiques ridicules sur les sportifs), tandis que la posture larmoyante sur la souffrance du toxicomane, ou, à l'inverse, sa diabolisation, sont de rigueur. Un tel balancement entre le compassionnel et le sécuritaire n'est pas pertinent politiquement parlant, et ne peut être compris que dans la perspective du sacré. Quelles sont les raisons d'une telle attitude et quels sont les moyens de surmonter les impasses auxquelles elle conduit ? La politique de lutte contre les drogues est née en Hollande avec la loi du 31 décembre 1970, qui étend a l'usage privé l'interdit pénal limité alors à l'usage public. L'interdit des drogues illicites a donc vingt-cinq ans. Cette politique se caractérise par un triangle d'or : l'abstinence comme règle, la désintoxication pour les consommateurs, l'éradication des drogues comme horizon. Pourtant, le rapport de la commission Henrion a souligné que " la recherche d'une telle solution visant à "éradiquer la drogue" n'était pas réaliste et qu'elle ne pouvait servir de guide à l'action publique. (...) Le véritable en jeu de la politique en la matière est de tenter de "vivre avec" au moindre coût en termes sanitaires et sociaux ". Le Comité d'éthique, le Conseil national du sida, la Ligue des droits de l'homme, les intervenants en toxicomanie, etc., tous, sauf l'acteur politique, appellent à des modifications de la législation en vigueur et de la politique menée. Trois éléments expliquent notre style théologique :

 

La culture politique républicaine.

 

Elle fait de l'espace public le lieu où se forge le lien social, et de l'espace privé un lieu de dépendance - que la drogue, métaphore de l'enfermement en soi, symbolise. La loi de 1970 est imprégnée par cette culture : le législateur a défini les drogues à la fois comme trouble mental et atteinte à l'ordre public, et a trouvé dans la pénalisation le moyen essentiel de promouvoir une politique de santé publique - ce qui est exceptionnel. Votée dans le contexte de l'après Mai 68, cette loi est certes conservatrice, mais elle est surtout typiquement républicaine, parce qu'elle relève d'une vision civique et active de la citoyenneté : pédagogie de la citoyenneté et rempart contre des transgressions plus dangereuses, telle est la signification de la référence confuse à sa fonction symbolique. Celle-ci est encore aujourd'hui la référence majeure, malgré son absence de prise sur les pratiques réelles de la drogue - qui ne sont pas toutes, loin de là, autodestructrices, comme l'a encore rappelé le rapport Henrion. Mais le drogué est celui auquel on doit rappeler la norme civique, à défaut, il ne peut être que soigné ou puni.

 

Le monopole d'un corps professionnel et sa conception du soin.

 

Dans la foulée de la loi de 1970 est créé le secteur spécialisé qui obtient le monopole du soin des drogués. Les travailleurs sociaux et les psychiatres qui en ont la charge se réfèrent à un double modèle : l'antipsychiatrie, qui permet une relation d'empathie avec leurs clientèles, et la psychanalyse, qui implique que le patient se présente avec une demande libre. Divisé face à l'interdit pénal et généralement défavorables à l'assimilation du soin à la seule désintoxication (la drogue n'est pas une maladie, mais un symptôme), comme à la médicalisation de la toxicomanie (c'est une forme de contrôle social), ce double modèle fut une stratégie pour mettre en place des accompagnements non coercitifs (éviter l'enfermement dans les prisons ou l'internement en hôpital psychiatrique). Pourtant, ces bonne intentions n'ont pas empêché la primauté des solutions pénales répressives à cause de l'insuffisance de l'offre de soins.

 

L'absence de politique de santé publique.

 

Le risque de la contamination par le sida aurait dû mener à une redéfinition de l'action politique. Les autorités sanitaires n'ont guère été préparées à accueillir l'arrivée inopinée du virus, du fait de l'inexistence d'un système de santé publique développé. Dans le cas de la drogue comme dans celui de la transfusion sanguine ou de la politique de dépistage, le résultat a été de sous-évaluer systématiquement le risque sida (comme ceux des hépatites B et C). La santé en France est plus caractérisée par le modèle curatif de la clinique individuelle que par celui de la prévention des risques. Ce modèle façonne tant la recherche, où l'épidémiologie est très dévalorisée, que l'administration de la santé, dont la faiblesse ne permet guère d'imposer la moindre régulation.

Ces trois éléments aboutissent à traiter une question collective (quels sont les risques pour la collectivité ?, collectivité dont font partie les " drogués ") comme un ensemble de cas individuels (des individus dont les repères se seraient effondrés, avec, secondairement, des pathologies somatiques). La clinique et la politique sont confondues : c'est le paradoxe français. En conséquence, la loi flotte entre légalité républicaine - trouble à l'ordre public - et clinique - trouble du rapport à soi. Le triangle d'or ne permet donc pas de voir la réalité des risques, ni fortiori d'agir sur eux.

L'état d'esprit de l'acteur politique central n'a pas encore changé : il se caractérise par une difficulté constante à comprendre la diversité extrême des usages de drogues, alors qu'elle devrait être intégrée par l'action politique pour réduire les trajectoires les plus mortifères ; sur le plan judiciaire, il laisse croire à l'opinion qu'il suffit d'aggraver les peines pour le trafic et de maintenir la ligne Maginot de l'interdit pénal pour l'usage. Plusieurs officiels ont déclaré, sans preuve statistique, qu'on emprisonne peu d'usagers.

Certes, l'inapplication relative de la loi n'est pas une incohérence juridique, mais dans la mesure où les fondements punitifs sont aussi incertains, entrer dans une filière pénale, c'est se retrouver face à une loterie légale, autrement dit dans une pratique de la loi qui est sans équité. Sur le plan sanitaire, la mise en place d'actions de santé publique (seringues en vente libre, développement de programmes de méthadone, autorisation de mise sur le marché de la méthadone et de la buprénorphine, etc.) s'opère sans planification globale, sans objectifs affichés, sans évaluation du passé (et du passif) et sans connaissance des besoins.

La plupart des pays européens ont centré leurs politiques sur la réduction des aspects destructeurs de la consommation (priorité au risque du sida, distinction entre usage, abus et dépendance). L'acteur politique en reste à sa foi : il n'a pas clairement énoncé à l'opinion et aux corps professionnels intervenant sur ces questions, une autre articulation entre politique répressive et de santé publique. D'où un manque de pragmatisme qui réduit une crispation sur la politique menée par les Néerlandais. L'évaluation de la politique menée depuis 1976, qui a séparé les marchés du cannabis (coffee-shops) de ceux de l'héroïne, montre pourtant que la consommation de cannabis a très peu augmenté et n'a pas entraîné une croissance de la consommation de drogues dures.

Retenons la leçon : ce n'est pas parce que les produits sont facilement disponibles que les gens se jettent dessus. Arrêtons donc de penser nos rapports aux drogues dans les termes de la magie. La France est confrontée à un double problème : diversifier l'offre de soins afin de favoriser la diminution des risques ; rompre avec l'abstinence républicaine afin de faire la lumière sur ce qu'on interdit et donner une signification à la loi. En effet, la crispation sur l'interdit pénal accroît la distance entre l'illégalité de l'usage et sa légitimité pour les consommateurs : la loi, alors perçue comme arbitraire, contribue à sa propre crise. La séparation actuelle de la question des risques et celle de la loi est malsaine, parce qu'elle ne donne pas sens à l'action publique.

Tenir ensemble la question des risques et celle de la loi me semble la condition indispensable pour définir une politique plus efficace au niveau sanitaire et plus équitable sur le plan légal. Au lieu d'opposer santé publique et ordre public, il suffirait de reconnaître la diversité des pratiques (sur le modèle de l'alcool, par exemple), afin de faire le partage entre celles qui regardent la liberté privée et celles qui doivent déclencher une action administrative : la légalisation d'un produit ou sa dépénalisation n'est pas l'absence de loi, mais l'énoncé d'un autre partage entre le permis et le défendu. On a là une démarche cohérente, pour réguler les troubles de la conduite quand ils deviennent dangereux pour l'individu ou pour autrui, et une solution réaliste pour des sociétés qui continueront à vivre avec toutes sortes de drogues sans être démunies des moyens d'atténuer leurs effets les plus néfastes. La théologie française des drogues marie l'instituteur (la pédagogie) avec le curé (la loi-rempart). La difficulté est donc de désacraliser la question pour faire, tout bonnement, de la politique. Les arguments sont parfaitement présentables à une opinion publique maintenue dans l'impossibilité de se repérer sur les véritables controverses et, par conséquent, de se forger des critères de jugement.

 

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