Europe ESPAGNE

Se shooter en toute sŽcuritŽ

Le premier centre d'accueil et de soins pour toxicomanes vient d'ouvrir ses portes dans la banlieue de Madrid. Ds son ouverture, des vies ont pu tre sauvŽes. Reportage.

EL PAêS

Madrid

Ce mercredi-lˆ, tout Madrid vivait dans la fivre de la finale de la Ligue des champions, mais, ˆ Las Barranquillas, un bidonville de la banlieue de la capitale, on ne parlait pas de football. Raœl, 33 ans, a commencŽ ˆ toucher ˆ l'hŽro•ne ˆ 18 ans, ‰ge auquel son homonyme devenait l'idole des masses [allusion ˆ Raœl, joueur du Real Madrid]. DŽsormais, chaque matin, il se rŽveille dans la rue avec un seul objectif : s'acheter et s'injecter sa dose. Ils sont environ 4 000, selon la police, ˆ se rendre chaque jour ˆ Las Barranquillas, le plus grand "hypermarchŽ" des drogues d'Espagne, pour acheter leur dose et la consommer. Ici, personne ne s'Žtonne qu'une fille de 10 ans accoste le visiteur ŽgarŽ et lui lance : "Eh ! toi, tu veux de la coke ?"

C'est dans ce paysage sordide qu'a ouvert ses portes, le mercredi 24 mai, la premire narcosala [centre d'accueil et de soins pour toxicomanes] d'Espagne. Dans ce b‰timent prŽfabriquŽ de 200 m2, les hŽro•nomanes peuvent venir avec leur dose pour se piquer sous contr™le mŽdical. A l'intŽrieur, le personnel sanitaire les conseille et s'occupe d'eux en cas de surdose. En outre, ils peuvent recevoir des informations sur les programmes de dŽsintoxication que leur propose la CommunautŽ [autonome de Madrid], Žchanger leurs seringues et analyser leurs doses pour dŽterminer quelles substances elles contiennent.

La CommunautŽ de Madrid a approuvŽ ˆ l'unanimitŽ le projet - qui fonctionne dans d'autres pays comme les Pays-Bas et la Suisse - en novembre 1999, au terme de longues nŽgociations et malgrŽ l'opposition d'associations de voisinage de la localitŽ voisine de Vallecas.

Avec ce centre d'accueil, on veut Žviter des situations comme celle que dŽcrit Antonio. Cet homme de 36 ans s'est fait sa premire injection d'hŽro•ne ˆ l'‰ge de 13 ans et il est traitŽ ˆ la mŽthadone depuis neuf ans, pŽriode pendant laquelle il a replongŽ trois fois et a fait deux sŽjours en prison.

Ce mercredi-lˆ, Raœl et son ami, comme tant d'autres hŽro•nomanes qui dŽambulent dans Las Barranquillas, ne voulaient pas entendre parler du nouveau centre. Ils ont prŽfŽrŽ se piquer sur un terrain vague, ˆ l'entrŽe de l'agglomŽration, comme ˆ leur habitude.

Raœl n'a pas le temps de s'injecter sa dose. Visiblement, son ami a mal supportŽ la sienne. "Il est dans un sale Žtat", commente-t-il, tout en aidant son ami ˆ marcher. "Appelez quelqu'un, merde !" s'Žcrie-t-il en voyant que son acolyte s'est effondrŽ. Quelques jeunes de MŽdecins du monde, l'une des organisations qui travaillent avec les toxicomanes de l'endroit, transfrent les deux garons ˆ la narcosala. L'ami de Raœl a ainsi pu tre sauvŽ. JosŽ Modesto a eu moins de chance. Victime d'une overdose quelques heures avant l'ouverture du nouveau centre, il est mort dans une fourgonnette sans que personne n'ait pu lui venir en aide.

153 MORTS PAR OVERDOSE Ë MADRID EN 1998

Une heure plus tard, Raœl quitte le centre. Son ami y reste en observation, mais il est hors de danger. Raœl a fait analyser sa dose et se l'est injectŽe. L'endroit lui a plu. A tel point qu'il part acheter de la coca•ne et qu'il va revenir se l'injecter. Avec lui, 52 toxicomanes se sont prŽsentŽs au centre de soins le premier jour : 21 se sont piquŽs, 19 ont demandŽ des renseignements et 12 sont venus chercher des seringues ou du papier alu pour fumer leur dose de poudre.

Le jeudi est plus calme ˆ Las Barranquillas. A ce que l'on dit, c'est plein de policiers en civil, et les gens se cachent davantage.

Mar’a, 27 ans, est machaca, une sorte d'esclave des trafiquants. "T'as dŽjˆ achetŽ, fiston ?" demande-t-elle. "J'y ai dŽjˆ ŽtŽ, dans la narcosala", reprend-elle, voyant que je ne suis pas client. "C'est bien, j'aime qu'on s'occupe de nous. Mais c'est un peu galre, il faut se piquer tout seul dans une cabine. Nous, on aime le faire ˆ plusieurs. Dans le fond, on aime tre exposŽ aux intempŽries."

Alberto a 38 ans. Il vit ici, ˆ Las Barranquillas. Il s'est rendu au centre de soins, mais il ne s'est pas piquŽ ; il voulait seulement des renseignements.

Le bouche ˆ oreille fonctionne : ds le vendredi, le centre d'accueil avait rŽalisŽ 187 interventions sur les 47 hŽro•nomanes qui se sont prŽsentŽs. On n'en est qu'au troisime jour et dŽjˆ les prŽvisions les plus optimistes des responsables du projet - accueillir 150 personnes par jour - semblent rŽalisables.

Mais, ˆ la tombŽe de la nuit, Las Barranquillas redevient le lieu de tous les dangers. Vers 4 h 30 du matin, un homme de 29 ans a ŽtŽ trouvŽ mort par arrt cardio-respiratoire. Un nom de plus sur la longue liste des morts par overdose - 153 dans la seule CommunautŽ de Madrid en 1998.

Pablo Guim—n

Courrier International

15/06/2000, Numero 502