N° 288 - mercredi 23 août 2000

 

Comme le haschisch est de piètre qualité, de plus en plus de fumeurs se lancent dans la culture du cannabis. Autre avantage, ça ne coûte pas un rond.

 

Le plan d'herbe qui pousse sur un balcon est devenu un élément du décor urbain

 

Lyon récolte son cannabis

 

Cette année, il n'y a qu'à se pencher par la fenêtre pour trouver un balcon dans le voisinage, garni de majestueux pieds de cannabis. Normal, c'est bientôt la saison de la récolte. Et il semble en effet que de plus en plus de gens se laissent tenter par la culture d'un plan de beu (1), alors que la législation est toujours aussi répressive. À tel point que la pratique est en train de passer dans les m¦urs, on se donne des petits conseils, on garde le plant d'un copain parti en vacancesŠ Mais pourquoi un tel engouement ? Il faut d'emblée relativiser, puisque la consommation d'herbe en France reste encore marginale lorsqu'on la compare à la résine de cannabis. En effet, sur les 59 tonnes de stupéfiants saisies cette année, seul 2,7 tonnes étaient de la marijuana (2). En fait, l'herbe ne fait pas l'objet d'un trafic massif et même si certains narcotouristes ramènent volontiers des souvenirs de Hollande ou de Suisse, les quantités restent négligeables. À l'origine de cet état de fait, le désintérêt des narco-trafiquants. "Une société pétrolière préfère proposer de l'essence, qui est un produit fini, plutôt que du brut. Eh bien c'est la même chose pour les trafiquants", explique Guy Rouyère, directeur inter-régional des douanes en Rhône-Alpes-Auvergne. "L'exportation d'herbe en provenance du Maroc, c'est fini, maintenant il n'y a plus que du hasch" (3), confirme un policier préférant rester anonyme.

 

Comme le shit est coupé, les gens fument de l'herbe

 

Le problème, c'est que ce prétendu produit raffiné n'est pas d'une excellente qualité en France. Le shit porte bien son nom, tant il est coupé par des dealers avides de profits et peu soucieux de santé publique. Du coup, puisque la montagne ne vient pas aux consommateurs, le consommateur va à la campagne planter sa beu. Et la ganja (4), en France, est presque exclusivement d'origine locale. On la cultive sur son balcon, certes, mais également dans le jardin, dans une pièce à l'aide d'une lampe à sodium et d'un ventilateur, ou carrément en plein champ. C'est un véritable raz-de-marée : alors qu'en 1990, seulement 1 500 plants avaient été saisis, en 1997, c'est plus de 40 000 plants que la police a trouvés. Et la tendance n'est pas à la baisse. D'après un consommateur (voir interview), les graines proviennent en général d'Amsterdam. Toutefois, il n'est pas utile d'aller les chercher aussi loin, puisqu'on en trouve également facilement en Suisse, ou via le Net. Moyennant 200 F, on peut ainsi se faire livrer des colis un peu particuliers, ou bien tout simplement demander aux copains. "Les graines sont petites donc faciles à dissimuler et difficiles à reconnaître", confesse Guy Rouyère, ce qui les rend compliquées à intercepter. Les cultivateurs sont en général des consommateurs, à qui il arrive de revendre, en cas de grosse récolte. Il existe bien quelques gros producteurs, comme en témoigne l'arrestation, en décembre 1997, de trafiquants qui veillaient sur plus de 5 000 pieds, dans le Pas-de-Calais. Mais cela reste exceptionnel. En ce qui concerne la culture sauvage, en pleine nature, les amateurs de la plante battent la campagne aux environs de la fin avril. Ils trouvent un endroit bien tranquille au milieu de bosquets quasi inaccessibles, de ronces, ou d'un champ de maïs. Il faut que le pied soit exposé à un endroit ensoleillé et ventilé. Sporadiquement, ils viennent l'arroser, mais la plante ne nécessite pas beaucoup d'attention, puisqu'elle s'adapte facilement à différents climats. À la fin août, début septembre, c'est le moment de récolter, la phase la plus délicate, puisque les policiers sont omniprésents.

 

Attention à l'herbe transgénique

 

En effet les hélicoptères rodent. "Les hélicos, ça te rend parano, en général, ça tourne sec pendant tout l'été, à l'affût des plantations et des mecs qui viennent chercher le magot", explique Rudolph (voir interview). "Il est vrai que, comme aux États-Unis, la gendarmerie française dispose d'hélicoptères pour débusquer les plantations illicites, mais ce n'est valable qu'en zone rurale", acquiesce notre policier. Plus que l'herbe traditionnelle, c'est l'herbe transgénique qui inquiète les autorités. "Elle pousse en culture hydroponique, c'est-à-dire sur des galets, gavée de produits chimiques. Dans certaines cultures maraîchères du sud de la France, on utilise ce procédé, mais les fraises sont ensuite lavées plus de trois fois, tandis que ce n'est pas le cas du cannabis, qui est fumé tel quel", explique notre policier anonyme. Ces plants transgéniques qui peuvent contenir jusqu'à 40 % de THC (5), contre environ 5 % pour l'herbe ordinaire, sont surtout redoutables du fait de la toxicité des produits chimiques. Mais en dehors de ce genre de cas, l'herbe a été reconnue comme moins nocive que l'alcool dans de nombreux rapports (6). Et cette augmentation sensible des plantations n'est ni plus ni moins que la revanche d'un consommateur qui en a marre de vider son portefeuille, pour fumer du pneu.

 

Grégory Fiori

 

(1) Beu : abréviation de beuher (herbe en verlan).

(2) Marijuana : mot d'origine espagnole pour désigner l'herbe, dont l'équivalent français est marie-jeanne.

(3) Hasch : abréviation de haschisch, qui désigne la résine de cannabis.

(4) Ganja : autre terme pour qualifier l'herbe.

(5) THC : tétrahydrocannabinol, composant psychotrope de l'herbe.

(6) Exemple : Rapport sur le cannabis, de la Commission fédérale pour les questions liées aux drogues (CFLD), de septembre 1999 en Suisse.

 

 

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N° 288 - mercredi 23 juin 2000

 

Rudolph a 22 ans et cela fait quatre ans qu'il cultive du cannabis. Après des début chaotiques, c'est désormais un vrai petit Nicolas le jardinier.

En France, près de 25% des fumeurs de shit cultivent, ou ont cultivé du cannabis

 

"Y en a marre de fumer du pneu"

 

Lyon capitale : Rudolph, depuis combien de temps cultives-tu du cannabis ?

 

Rudolph : J'ai fait pousser ma première graine il y a quatre ans. C'était chez mes parents. Au début tout allait bien, je leur ai fait croire que c'était un croisement génétique, tout le monde s'en occupait, l'arrosaitŠ C'est devenu un baobab de 1,90 m avec un tronc et mon père a appris ce que c'était. Il a voulu la couper, mais j'ai fait la récolte avant.

 

Il faut croire que tu as persévéré !

 

Ouais, je suis allé voir des potes qui s'y connaissaient mieux que moi et qui avaient ramené des graines d'Amsterdam. On s'est mis à cherché un coin tranquille pour les planter. On avait de tout, de la skunk, de l'orange budŠ On a été du côté du Beaujolais, là-bas, c'est un coin peinard, c'est la campagne. Autrement, ça m'arrive de faire pousser vers les voies ferrées, comme ça le plant a du soleil et avec le passage du train, ça lui fait de l'air.

 

Et en les faisant pousser comme ça, en pleine nature, tu n'as jamais perdu la récolte ?

 

Si, l'année dernière par exemple, on a été obligé de replanter ailleurs, parce qu'un petit malin se servait dessus. Autrement, on a bien dû se faire piquer quelques plants. Mais bon, en général, on les plante au milieu des ronces et il faut quand même y aller.

 

À quel moment plantes-tu les graines et quand récoltes-tu ?

 

Moi, je les plante fin avril et je vais les chercher fin août, début septembre. En général, après la Saint-Jean (fin juin), tu as les têtes qui commencent déjà à bien pousser.

 

Prenez-vous des précautions par rapport aux gendarmes ?

 

Les hélicos, ça te rend parano, en général, ça tourne sec pendant tout l'été, à l'affût des plantations et des mecs qui viennent chercher le magot. Ils passent surtout dans la périphérie de Lyon, vers les monts d'Or ou Caluire. Moi, je m'occupe régulièrement de mes pieds, je vais les arroser, les tailler, mais c'est au moment de la récolte que c'est le plus chaud. Là, on y va à trois voitures et on met tout dans le coffre, le plus rapidement possible.

 

Est-ce que tu plantes de plus en plus ?

 

Chaque année, le magot augmente de deux kilos. Je plante le même nombre de graines, mais il faut croire que j'ai pris la main verte. Cette année, par exemple, j'ai fait pousser vingt-cinq pieds.

 

Et que fais-tu d'une telle quantité ?

 

En fait, comme je le fais avec des potes, on doit partager, donc il n'en reste pas tant que ça. On est juste des consommateurs, on ne vend pas, sinon on devrait de toute façon galérer pour en retrouver pendant l'année, puisqu'on aime moins le shit. Mais bon, en général j'arrive à tenir l'année.

 

Est-ce qu'autour de toi, les gens se mettent de plus en plus à planter ?

 

C'est clair, les gens en ont marre de fumer du pneu et ils se lancent ! Ils en font pousser chez eux, dans le jardin, avec une lampe à sodium dans une pièce, ou encore en pleine nature, comme moi.

 

Que va donner la récolte cette année ?

 

Avec tout le vent du sud qu'il y a eu, j'ai pas mal de plants qui ont grillé, mais bon, on devrait s'en tirer.

 

Propos recueillis par G. F.

 

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