Amériques COLOMBIE

Menacés, les intellectuels s'exilent

Journalistes, juristes et défenseurs des droits de l'homme sont devenus les principales cibles des forces en conflit.

LA VANGUARDIA

Barcelone

Un nombre grandissant d'universitaires, d'artistes, de syndicalistes, de journalistes, de défenseurs des droits de l'homme, d'hommes politiques qui oeuvrent pour promouvoir la paix en Colombie ont dû s'exiler après avoir été menacés de mort. Il y a quelques mois, dans les médias, on parlait du départ de milliers de membres des professions libérales et de chefs d'entreprise des classes moyennes, chassés de ce pays andin par l'insécurité et la crise économique ; aujourd'hui, ce sont les écrivains, les avocats et autres intellectuels qui se voient contraints de prendre le chemin de l'exil.

Au printemps dernier, le sociologue et écrivain Alfredo Molano a trouvé refuge à Barcelone, après que le chef des groupes paramilitaires, Carlos Castaño, lui eut adressé des menaces de mort. En Colombie, tout le monde sait que ces avertissements ne sont pas des paroles en l'air, ni un simple moyen d'intimidation. Bien que les journaux rapportent, jour après jour, des exécutions de journalistes, de militants des droits de l'homme ou de membres des organisations non gouvernementales, l'assassinat, le 13 août, de l'humoriste politique Jaime Garzón, puis, à l'Université nationale, celui du professeur et ancien conseiller pour la paix Jesús Antonio Bejarano ont particulièrement marqué les esprits. Dans ce climat de peur et de confusion, personne ne se sent en sécurité.

Les assassins appartiennent aussi bien à la guérilla qu'aux groupes paramilitaires ou à des forces obscures liées à des franges ultras de l'armée. L'intelligentsia colombienne s'exile parce qu'elle ne veut plus vivre dans la peur. Bon nombre d'intellectuels préfèrent aujourd'hui abandonner leur pays plutôt que lutter pour défendre une classe dirigeante discréditée et des institutions corrompues. La Colombie a toujours été un pays violent, mais la situation s'est considérablement aggravée ces deux dernières années. Bien qu'on parle de plus de quarante ans de guerre, le conflit armé, pour la plupart des citadins, n'était qu'une réalité lointaine concernant la campagne. Leur sort ne leur paraissait en rien comparable à celui du Salvador, où, dans les années 80, les affrontements avaient gagné tout le territoire. Aujourd'hui, la Colombie s'est "salvadorisée". La guerre s'est propagée des départements [reculés] du Caquetá et d'Urabá à la périphérie des quatre grandes villes [Bogotá, Medellín, Cali et Barranquilla].

Un groupe inconnu jusqu'ici, l'Armée rebelle colombienne, a envoyé des lettres de menace à vingt et une personnes déclarées objectif militaire. Parmi les personnalités visées figurent trois journalistes, trois responsables politiques, trois membres d'ONG et un dirigeant de la Croix-Rouge. Même les organisations internationales n'échappent pas à ces menaces.

Joaquim Ibarz

Courrier International

14/10/1999, Numero 467