Courrier International, 14-20 juin 2001

A quand le 18 joint ?

"Le vin exalte la volonté, le haschisch l'annihile. Le vin rend bon et sociable ; le haschisch est isolant... Enfin le vin est pour le peuple qui travaille et qui mérite d'en boire. Le haschisch appartient à la classe des joies solitaires ; il est fait pour les misérables oisifs" écrit Baudelaire en 1851*. Et ce dandy amateur d'ivresses finit son opuscule avec ces mots définitifs : « Le haschisch est inutile et dangereux. » Un siècle et demi plus tard, de l'absinthe a coulé dans de nombreux gosiers, et le cannabis n'est plus considéré comme dangereux. Au contraire, ses vertus thérapeutiques sont de plus en plus reconnues, ainsi que le démontre notre dossier. Quant à la « petite drogue » de plaisir, elle est aujourd'hui utilisée par près de 150 millions de personnes dans le monde. En Europe, bien des pays ont dépénalisé son usage. Seuls le Luxembourg, la Finlande et la France continuent en théorie de réprimer l'amateur de joints, même si en pratique les policiers ont pour consigne de fermer les yeux... Mais il serait temps justement de les ouvrir, les yeux, et de changer enfin la loi, pour accorder les textes aux faits et aux usages. Lionel Jospin, sur ce point, est trop prudent ou sans doute trop conservateur. Mais ainsi vont toujours les deux France, l'une capable de grandes révolutions (et Mai 68 en fut une en matière de comportements et de mentalités) et l'autre engluée dans le statu quo, faute bien souvent d'imagination.

Philippe Thureau-Dangin

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Législation et peines encourues en Europe (PDF, 24 Ko)

Mouvement de légalisation contrôlée (MLC) L'association présidée par l'avocat Francis Caballero milite pour une "alternative à la prohibition et à la répression des stupéfiants" (en anglais).

Drugtext Le centre Internet pour la réduction des risques liés aux drogues donne quelques conseils aux visiteurs de coffee-shop néerlandais (en français).

Collectif d'information et de recherche cannabiques (CIRC) en français

Le site gouvernemental français de la Mission interministérielle de la lutte contre la drogue et la toxicomanie (MILDT) (en français, en anglais et en espagnol).

Bureau des Nations unies pour le contrôle des drogues et la prévention (ODCCP) en anglais

Observatoire européen des drogues et toxicomanie (OEDT) site multilingue

Rapport de la Chambre des lords britannique pour la promotion du cannabis à usage thérapeutique (en anglais)

"Canamo" revue espagnole de la culture du cannabis (en espagnol)

Dossier cannabis réalisé par l'hebdomadaire suisse "L'Hebdo" (en français)

http://www.webdo.ch/illustre/2001/09/dossier1_09.html (lien brisé)

 

 

En route vers la dépénalisation

"El País" Madrid, extraits

La banalisation de l’usage du cannabis oblige les Etats à assouplir leurs législations. Le Portugal et la Belgique viennent d’agir en ce sens, la Suisse pourrait suivre. La France, elle, campe sur ses positions.

Hassan croise les jambes, observe le journaliste pendant quelques secondes et propose : “Tu serais prêt à m’acheter 1 000 kilos de chocolate ?” Le “chocolat”, pour lui comme pour des millions de personnes en Espagne, est synonyme de haschisch. Cette résine solidifiée est extraite du cannabis, une plante également connue sous le nom de chanvre ou de marijuana.

L’intérieur de la maison, située à Bab Berred, un petit village du nord du Maroc, est éclairé par la faible lueur d’une bougie et le voyant clignotant du portable chromé d’Hassan. Nous nous trouvons au coeur du Rif, que tous les fumeurs de haschisch d’Europe appellent la Montagne. Pour arriver jusqu’à Bab Berred, à 1 800 mètres d’altitude, il a fallu traverser deux barrages policiers et esquiver les vendeurs qui poursuivent en voiture les visiteurs, leur font signe de s’arrêter et leur offrent “le meilleur chocolat” de toute la région de Ketama. Il y a encore trois ans, ces véhicules finissaient par s’arrêter en travers de la route pour permettre à l’étranger d’apprécier le parfum, la texture et la couleur du produit. Aujourd’hui, tout se passe beaucoup plus discrètement. Le gouvernement marocain a intensifié sa lutte contre le trafic de haschisch, mais, paradoxalement, il n’a encore rien fait pour combattre la culture de cette plante. Le 9 mars dernier, il s’est toutefois engagé pour la première fois devant l’ONU à supprimer, dans un délai maximal de sept ans, toutes les exploitations de cannabis. Des exploitations qui couvrent pas moins de 65 000 hectares, selon le gouvernement marocain - 85 000 selon l’agence antidrogue américaine -, et font vivre au moins 12 000 familles, toujours selon des sources officielles marocaines.

Pourtant, alors que le Maroc affiche sa volonté de serrer la vis, l’Europe se montre plus tolérante. Il y a quelques mois, le Portugal a décidé de dépénaliser la consommation privée, comme c’est déjà le cas en Espagne. La Belgique lui a emboîté le pas en janvier. En France, les principaux journaux ont lancé une campagne réclamant une réforme de la loi, la consommation étant en augmentation constante. Mais la décision la plus spectaculaire a été prise le 9 mars dernier par le gouvernement suisse, qui a soumis au Parlement un projet de légalisation de la consommation et de la vente - c’est déjà le cas aux Pays-Bas -, mais aussi de la production. Si elle était adoptée, cette mesure révolutionnerait le marché du haschisch.

“Mille kilos, l’ami. L’essayer, c’est l’adopter.”

Une tonne de haschisch, au tarif “négociable” d’Hassan, coûte 150 millions de pesetas [près de 6 millions de FF], dont on pourra tirer un bénéfice quatre fois supérieur en Espagne. Hassan n’a pas la surface nécessaire pour cultiver 1 000 kilos, mais il connaît des “grossistes” de confiance.

Hassan s’est déjà engagé à nous dévoiler, par l’intermédiaire de l’un de ses employés, le processus par lequel ces branches sèches récoltées l’été dernier se transformeront demain en pollen prêt à la vente. L’opération consiste simplement à prendre une bassine de 1 mètre de diamètre, à la couvrir avec deux couches de plastique, entre lesquelles on enferme les branches, que l’on frappe ensuite avec deux baguettes de 1 mètre de long, comme si l’on jouait d’un grand tambour. Hassan est allé jusqu’à nous montrer lui-même la façon dont on fabrique l’un de ces “bonbons” qui seront vendus 160 000 pesetas le kilo [6 300 FF environ]. Hassan confectionne pour ses “amis” (il ne dit jamais clients) français, belges, britanniques, suédois ou italiens une centaine de boulettes de 10, 20 ou 50 grammes, selon le choix du consommateur. Il moule le pollen au feu et l’enveloppe dans un film plastique. Le bonbon est prêt. Une fois passée la frontière, c’est le client d’Hassan qui assurera le déchargement. Il y incorporera éventuellement du sucre, de la farine, de la sciure ou tout autre ingrédient et pourra ainsi le vendre trois ou quatre fois plus cher que sa valeur.

Hassan a accepté de montrer tout cela. Mais il a du mal à croire que ce prétendu journaliste n’ait pas l’intention d’acheter quoi que ce soit. “Le haschisch, c’est pas comme la cocaïne ou l’héroïne. C’est très différent, l’ami.” Hassan n’est pas le seul à faire la différence entre drogues dures et drogue douce. Au nord du détroit de Gibraltar, un certain nombre de juristes se disent favorables à la légalisation. Parmi eux figurent Monserrat Comas, la porte-parole de l’association Juges pour la démocratie ; Adrián Salazar, le porte-parole de l’Union progressiste des procureurs ; et José Antonio Martín Pallín, magistrat à la Cour suprême. Pour Monserrat Comas, il est inadmissible que la simple possession de haschisch puisse entraîner une sanction administrative [le plus souvent une amende de quelques milliers de FF]. Les chiffres de la Guardia civil sont éloquents. , révélait récemment le directeur général de la Guardia civil, Santiago López Valdivieso. Selon le magistrat José Luis Félix, porte-parole en Catalogne de Juges pour la démocratie, la loi favorise en quelque sorte la culture privée du cannabis. , conclut le magistrat.

La récente résolution adoptée par le Parlement autonome de Catalogne en vue de la légalisation du cannabis à usage thérapeutique est pour certains la preuve indéniable - bien qu’“insuffisante” selon le magistrat José Luis Félix - que la situation évolue. D’autres, comme Gonzalo Robles, responsable du Plan national sur les drogues, jugent que ce n’est pas une raison pour ouvrir un débat sur la légalisation. “Il ne viendrait à personne l’idée de légaliser l’opium parce qu’un grand nombre de médicaments sont à base d’opiacés”, argumente-t-il, tout en ajoutant : Le fait est que la consommation augmente partout, y compris en France, un pays considéré par les fumeurs de haschisch comme le “gendarme de l’Europe”. Le 15 février dernier, le quotidien "Le Monde" titrait : “La banalisation de l’usage du cannabis relance le débat sur sa dépénalisation”. En France, la loi en vigueur date de 1970 et n’a jamais été modifiée depuis ; elle prévoit des peines d’emprisonnement de un an pour consommation de cannabis. Ce déphasage entre la législation et la réalité provoque des situations surréalistes. En février dernier, Michka, une cultivatrice française de cannabis, présente au Salon de l’agriculture son livre intitulé Pourquoi et comment cultiver du chanvre [Mamaeditions, 2001]. Tous ses exemplaires sont saisis par la police. Les médias se sont fait l’écho de cette affaire. Le 24 février, le quotidien "Libération" titrait en une : “Cannabis, l’interdit dépassé”. Au-dessous, ce sous-titre : “Alors que sa population en consomme de plus en plus et que ses voisins s’apprêtent à dépénaliser, la France maintient une législation répressive”.

Francisco Peregil

 

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Le chanvre suisse sort de la clandestinité

"Le Temps" Genève

Le nouveau projet de loi sur les stupéfiants pourrait signifier la fin de l’âge d’or du cannabis récréatif. Les producteurs de chanvre seront surveillés de plus près et n’auront plus le droit d’exporter.

La nouvelle loi sur les stupéfiants proposée par le Conseil fédéral [gouvernement] à la mi-mars sera débattue au Parlement cet automne. Si le projet actuel passe, il fera de la Suisse un pionnier européen en matière de dépénalisation du cannabis. Que ce réduit alpin conservateur puisse doubler les Pays-Bas dans un domaine aussi sensible provoque à l’étranger froncements de sourcils réprobateurs ou hilarité incrédule. Les caméras de la chaîne [française] M6 ont déjà filmé les stocks du chanvrier valaisan Bernard Rappaz, prêt à conquérir le marché. L’intéressé a récemment testé sa popularité au Salon de l’agriculture de Paris et, sur la base d’un calcul de consommation très personnel, estime la surface agricole que nécessitera la consommation nationale de chanvre récréatif à 4 000 hectares.

C’est énorme, même si cela ne représente encore que 1 % des terres cultivables. Aujourd’hui, la Suisse recense 105 hectares de cultures chanvrières destinées (en principe) à l’industrie, auxquels s’ajoutent de 200 à 300 hectares non déclarés. A entendre Ueli Locher, vice-directeur de l’Office fédéral de la santé publique, la dépénalisation ne devrait guère augmenter cette superficie. “Nous savons qu’il existe actuellement une exportation assez importante de cannabis. La nouvelle loi l’interdit explicitement et introduira des contrôles stricts. Cette partie de la production devrait donc diminuer.”

Entre 400 et 4 000 hectares, qui dit juste ? Probablement ni l’un ni l’autre. Entre les deux, François Reusser, président de la Coordination suisse du chanvre, qui regroupe 150 membres sur quelque 250 commerces actifs en Suisse, pense que la surface cultivée en chanvre “ne dépassera pas 500 à 600 hectares”. Pour l’évaluer, l’étude la plus solide est celle de l’Institut suisse de prévention de l’alcoolisme et autres toxicomanies (ISPA), qui recense 87 000 consommateurs quotidiens de cannabis (dont 26 000 jeunes qui ont entre 15 et 19 ans). Quant au nombre de consommateurs irréguliers, il est estimé entre 400 000 et 500 000 personnes.

L’incertitude scientifique relevée par l’ISPA jointe à une base législative mouvante a amené le Conseil fédéral à se barder de précautions. A tel point qu’on peut se demander si les nouvelles mesures ne signifient pas en réalité la fin d’un certain âge d’or pour les producteurs et vendeurs de chanvre récréatif. Jusqu’ici, ils risquaient (un peu) le bâton du gendarme, les seconds surtout. Quant aux producteurs, voici les propos éloquents que tient un agriculteur valaisan : Cette semi-clandestinité contournée dans la joie et la bonne humeur se retrouve dans certains réseaux de distribution. Que le Tessin compte plus de 40 commerces de chanvre - malgré la petite dizaine fermée récemment - pour une population comparable à celle de Berne, où ne se trouvent que 10 magasins, en dit long sur les innombrables ruisseaux qui ont fini par former un fleuve d’exportation. Or la dépénalisation s’accompagnera d’un serrage de vis très sensible. Plus d’importations ni d’exportations : le chanvre suisse alimentera tout le marché national du récréatif et rien que lui. Le changement se fera surtout sentir pour les producteurs. Fini de fermer les yeux, ils devront déclarer la moindre culture chanvrière, contrôler le taux de THC et dire très précisément à quel grossiste - suisse exclusivement - ils vendent la plante destinée au plaisir. Armin Käser, dont la ferme Cannabioland est installée à Litzisdorf, dans le canton de Fribourg, et qui employait une cinquantaine de personnes jusqu’à sa fermeture, en juillet dernier, accueille favorablement ces contrôles dans la mesure où ils amélioreront la traçabilité des produits et écarteront du marché “ces gens peu fiables qui dopent les plantes sous serres ou avec des produits chimiques”.

Un point de la loi laisse Armin Käser perplexe. “Il est dit que les gains provenant du chanvre récréatif ne devront pas être ‘excessifs’. Qu’est-ce que cela signifie ?” La question n’est pas anecdotique : si le chanvre industriel a une rentabilité proche des cultures céréalières, le récréatif peut rapporter jusqu’à 500 000 francs suisses [2,1 millions de FF] par hectare...

Cela dit, on peut aussi s’attendre à une certaine baisse des prix quand le cannabis sera dépénalisé. David Vallat, gérant de Cannabou, pense que le prix chutera de 1 à 2 francs suisses par gramme - si des taxes ne viennent pas le grever en contrepartie. “Actuellement, les marges du vendeur sur le chanvre récréatif sont de 30 à 50 % - moins que pour les jeans Levi’s.” David Vallat se dit prêt à assumer les contrôles beaucoup plus serrés qu’exigera la nouvelle loi. “Aujourd’hui déjà, nous vérifions les pièces d’identité dans nos deux magasins jurassiens, y compris les passeports suisses des binationaux établis à Besançon !”

Les militants du chanvre, qui ont vécu si longtemps dans un certain confort de la marge, sont-ils tous prêts à se doubler de gestionnaires rigoureux ? Quand on interroge Bernard Rappaz sur son chiffre d’affaires annuel, il commence par s’excuser d’avoir changé récemment de comptable et finit par articuler : “Environ 1 million [de FS] par année [4,2 millions de FF].” Pour une dizaine de collaborateurs et une douzaine de fournisseurs réguliers ? On n’est pas obligé de parier un pétard sur l’exactitude de ces chiffres.

Jean-Claude Péclet

 

 

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L'herbe qui adoucit l'enfer de la chimio

"Salon Magazine" San Francisco, extraits

Le médecin Dan Shapiro a lutté pendant cinq ans contre un cancer. Seule la marijuana a pu lui apporter un soulagement.

Une demi-heure après ma chimiothérapie, des vagues de nausée me soulevaient le coeur jusqu’à ce que le ciel devienne tout gris et que la mer soit recouverte d’une vilaine écume argentée. La nausée provoquée par la chimio ne ressemble à aucune autre. Elle ne vous laisse aucun répit. Elle est intense.

La première fois, j’ai subi ma chimiothérapie sans fumer d’herbe, alors qu’un ami qui avait suivi le même traitement m’avait mis en garde. “La chimio, c’est dur, mon vieux”, m’avait-il dit au téléphone. “Trouve-toi de l’herbe.” J’ai essayé de subir la chimio sans herbe. Ce fut la première et la dernière fois.

A partir de ce jour-là, je ne me suis plus jamais embarqué dans une séance de chimio sans fumer aussitôt après une pincée d’herbe magique. Car son effet est magique. Chaque fois, elle a apaisé la mer, éclairci le ciel. Dès la première bouffée, je me retrouvais naviguant sur une mer d’huile, sur ce miroir brillant que la plupart des gens tiennent pour naturel. Je suis sûr que le président de la Cour suprême, Clarence Thomas, le tient pour naturel.

Au cours de mes cinq années de traitement pour la maladie de Hodgkin - un type de lymphome -, j’ai connu deux rechutes ; mes hémisphères cérébraux ont encaissé la dose maximale de rayons qu’une personne est capable de supporter au cours d’une vie entière ; j’ai absorbé une dizaine d’agents chimiothérapeutiques de toutes les couleurs ; et j’ai subi neuf interventions chirurgicales. Les médicaments m’ont provoqué des éruptions de boutons, des inflammations buccales, des verrues, des migraines, des nausées, des vomissements, des douleurs dans les os et un zona. Ma température a parfois dépassé 41 C°, et mon corps a été saisi de frissons d’une incroyable violence.

Les médicaments m’ont rendu à moitié fou. J’étais tour à tour agité, déprimé ou somnolent. J’ai traversé des périodes d’insomnie et d’autres où j’étais incapable de rester éveillé. Je passais d’un appétit vorace à l’anorexie totale. Je me trouvais parfois incapable de réfléchir et, à d’autres moments, je ressentais les choses de manière si aiguë, si intense, que j’avais l’impression que quelqu’un avait poussé à fond le bouton de volume du monde.

J’ai eu droit à l’adryiamycine, de la bléomycine, du Cytoxan, de la prednisone, de la procarbazine, de la vincristine et de la binblastine. J’ai pris du Démérol, de la morphine, de l’Ativan, du Restoril, du Dalmane et de l’Halcion. Et bien sûr de la marijuana.

L’herbe a été l’un des rares médicaments qui m’aient soulagé. Elle ne m’a ni assommé ni speedé ; elle n’a pas détruit mes muscles cardiaques ni fait tomber mes cheveux ; elle n’a pas ralenti mon esprit et ne m’a pas fait parler d’une voix pâteuse. Elle m’a apaisé. Elle a empêché mon estomac de se retourner. Elle m’a rendu l’appétit. Elle n’a suscité aucun phénomène de dépendance. Elle ne m’a pas coûté très cher. Elle a eu des tas d’effets positifs.

Clarence Thomas estime que je me trompe, que je suis un dépravé ou un simulateur. Dans l’arrêt rendu le 14 mai par la Cour suprême, il a déclaré : “Dans le cadre de la loi sur les produits contrôlés, la Cour estime que la marijuana ne présente aucun avantage médical susceptible de justifier une exception.” Il affirme également que la loi est fondée sur le fait que la marijuana “ne présente actuellement aucun usage thérapeutique reconnu”.

D’après cette définition, je serais simplement un toxicomane invétéré. Or sachez que je suis médecin. Que je suis même professeur dans une faculté de médecine respectée. Mais bon, vous n’êtes pas obligé de me croire sur parole. A quelques pas du domicile du juge Clarence Thomas, un groupe de scientifiques a étudié avec attention mon herbe magique. En 1998, à la suite de la pression de l’opinion publique en faveur d’une enquête médicale sur l’utilisation thérapeutique de la marijuana, l’Office of National Drug Control Policy a financé une étude menée par l’Institute of Medicine, lequel a nommé un panel indépendant de onze scientifiques. En mars 1999, ce panel a conclu que la marijuana a quatre effets positifs : elle diminue les nausées et les vomissements consécutifs à une chimiothérapie ; elle ralentit la perte de poids chez les malades du sida ; elle soulage certaines catégories de douleurs ; et elle permet d’éviter les spasmes musculaires liés à la sclérose en plaques.

Cela, nous autres malades le savions depuis longtemps. Quant à vous, monsieur le président de la Cour, je ne vous souhaite pas d’avoir à en faire vous-même l’expérience.

Dan Shapiro

 

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Le Canada ouvre un espace de liberté

"La Presse" Montréal

Après avoir légalisé l’usage médical de la “mari”, le Canada envisage maintenant de décriminaliser la consommation. Cette attitude tranche avec l’intransigeance de son grand voisin du Sud.

En permettant aux grands malades de fumer du pot en toute légalité pour soulager leurs douleurs*, le ministre fédéral de la Santé, Allan Rock, a ouvert une boîte de Pandore. Le mois dernier, le chef conservateur, Joe Clark, en a rajouté en lançant l’idée de décriminaliser le cannabis. Mais ce n’est pas demain que le Canada va accepter que la marijuana ou le haschisch se vendent librement dans des cafés, comme aux Pays-Bas. Car on ne parle pas ici de légalisation, mais plutôt de décriminalisation. La différence est importante, et les politiciens qui s’aventurent sur ce terrain multiplient les nuances. Joe Clark, par exemple, a parlé de décriminalisation avec des gants blancs, pesant chaque mot afin de préciser qu’il ne veut pas légaliser le cannabis. Actuellement, si une personne est accusée de simple possession de cannabis (marijuana ou haschisch), elle hérite d’un casier judiciaire qui la suit toute sa vie. En décriminalisant la possession, l’accusation criminelle se transforme en simple infraction passible d’une amende. Exit le casier judiciaire. En revanche, décriminalisation ne signifie pas légalisation - la possession de cannabis resterait illégale.

Il est temps que le Canada décriminalise le cannabis. Le jeune qui se fait arrêter avec un joint dans ses poches ne se ramassera plus un casier qui peut, entre autres, lui fermer les portes de certaines professions comme le droit ou la médecine. La punition est complètement disproportionnée. Et le Canada applique la loi avec une certaine rigueur. En Ontario, par exemple, 55 % des arrestations aboutissent à une amende ou à une peine d’emprisonnement. Or les mentalités ont changé, et les gens sont beaucoup plus tolérants face aux drogues douces. Selon un sondage publié dans le [quotidien] "Globe and Mail", 47 % des Canadiens sont en faveur de la légalisation. En 1975, ils n’étaient que 26 %. Même la très conservatrice Association des chefs de police du Canada demande la décriminalisation.

Ce n’est pas la première fois que le Canada jongle avec cette question. A la fin des années 60, le Premier ministre Pierre Elliot Trudeau avait lancé la commission Le Dain chargée d’étudier la légalisation du cannabis. Trois ans plus tard, la commission proposait de décriminaliser la possession des drogues douces et la culture d’un plant pour usage personnel. Car qui dit fumer dit s’approvisionner. Mais le rapport a fini sa carrière sur une obscure tablette. Influencé par la lutte antidrogue menée tambour battant par les Etats-Unis, le Canada a toujours refusé de décriminaliser le cannabis.

Aujourd’hui, le débat revient et, cette fois-ci, le Canada semble prêt à résister au vent de droite qui souffle sur nos voisins du Sud. Le mois dernier, les juges de la Cour suprême des Etats-Unis ont unanimement dit non à l’utilisation du cannabis pour des fins médicales. C’était la première fois que la Cour suprême se penchait sur cette question, et le refus a été catégorique. Au lieu de s’écraser devant le géant américain, le Canada a tenu bon. Pas question d’imiter les Etats-Unis, a dit Allan Rock.

Devant les Etats-Unis, le Canada fait pratiquement figure de guérillero révolutionnaire, mais, si on le compare à certains pays européens où les drogues douces sont en vente libre, il est plutôt conservateur. Pourquoi le Canada ne légaliserait-il pas les drogues douces ? La répression ne fonctionne pas et elle coûte une petite fortune. Le cannabis est moins dangereux que l’alcool et le tabac. En légalisant la marijuana et le haschisch, le Canada pourrait contrôler la qualité du produit, la vente et les profits. Comme l’alcool. A quand une Société du cannabis du Québec ? Cet automne, un comité parlementaire va se pencher sur la question des drogues. Le Canada n’est peut-être pas mûr pour la légalisation. Mais, chose certaine, il l’est pour le débat.

Michèle Ouimet

L’usage thérapeutique du cannabis sera autorisé au Canada à partir du 15 juillet 2001.