Sao Paulo reprend ses prisons à la mafia

Les 29 pénitenciers mutinés ont été réinvestis par la police.

Par CHRISTIAN DUTILLEUX

Le mardi 20 février 2001

«Personne n'imaginait que cette association de malfaiteurs avait atteint un tel niveau d'organisation.» José Gregori, ministre de la Justice

O Estado de Sao Paulo, le site du journal brésilien, revient sur la mutinerie.

Le site de l'Administration pénitencière brésilienne.

 

 

PATRICIA SANTOS-FOLHA. REUTERS

Des policiers antiémeutes surveillent des détenus, déshabillés pour la fouille, dans une cour de la prison de Carandiru, hier à São Paulo. La mutinerie a fait 12 morts.

de notre correspondant

Dimanche midi, le Premier Commando de la Capitale (PCC), la principale mafia de São Paulo, s'est payé un coup d'éclat sans précédent dans l'histoire des prisons brésiliennes: 25.000 détenus ont au même moment pris le contrôle de 29 pénitenciers de 18 villes dans tout l'Etat de São Paulo. 7.000 personnes, pour la plupart des parents et des amis venus en visite dominicale et une centaine d'agents pénitentiaires, ont été retenues par les mutins. En coordonnant cette action massive, le PCC a surpris tout le monde. Le ministre de la Justice José Gregori lui-même l'a reconnu: «Personne n'imaginait que cette association de malfaiteurs avait atteint un tel niveau d'organisation.»

Le PCC est une mafia de braqueurs de banques et de fourgons transporteurs de fonds, qui domine le trafic de cocaïne dans les prisons de São Paulo, et y fait régner l'ordre par ses escadrons de tueurs. 1.500 détenus feraient partie du noyau dur de l'organisation, soutenue par 7.000 sympathisants. La une du grand quotidien Estado de São Paulo de lundi résume bien la situation à ce moment-là: «Le PCC domine les prisons et défie le gouvernement.» Geraldo Alckim, le gouverneur en exercice (qui remplace Mario Covas, malade) a déclaré: «Il n'y a qu'un seul commandement à São Paulo, c'est celui du gouvernement.» Qu'il se sente obligé d'insister sur ce qui devrait être une évidence montre indirectement que le doute est alors permis.

Groupes rivaux. L'affaire commence mercredi dernier au centre de détention du Carandiru, à São Paulo. Cinq détenus sont tués à l'arme blanche. Un coup du PCC. Dans le plus grand pénitencier d'Amérique latine (7.200 prisonniers), cette mafia veut damer le pion aux groupes rivaux: la Secte satanique (SS) et le Commandement révolutionnaire brésilien du crime (CRBC). Le Carandiru est stratégique: c'est un centre de triage où passent la plupart des détenus de l'Etat (l'administration pénitentiaire est décentralisée au Brésil). Un centre de recrutement idéal pour les mafias. Cette maison d'arrêt fait aussi office de prison, dominée par les caïds qui purgent de longues peines. Qui contrôle le Carandiru a donc la haute main sur le cur du système pénitentiaire de l'Etat.

Or, vendredi, suite aux cinq assassinats, la direction décide de transférer huit parrains du PCC dans un quartier de haute sécurité en province. La grogne couve. Samedi, les seconds couteaux se réunissent au «pavillon 8» de Carandiru. Le «pavillon 8», c'est le foyer des récidivistes. Les durs. Condamnés pour meurtres, attaques à mains armées, trafic de drogue. La décision de la mutinerie est prise et répercutée par téléphones portables aux hommes de confiance dans les prisons de l'Etat. Les portables sont évidemment interdits mais, dimanche, ils permettaient le contact avec l'extérieur et notamment l'interview en direct à TV Bandeirantes d'un leader de la mutinerie. Selon un gardien resté anonyme, interrogé par le Jornal do Brasil, tous les prisonniers du Carandiru savent, dès samedi soir, que leurs familles allaient être retenues le lendemain. Aucun d'entre eux n'a donné l'alerte. L'omerta a bien fonctionné.

Action d'envergure. Dimanche, à l'heure du déjeuner, la mutinerie s'enclenche. Pour sa première action d'envergure, le PCC prend ainsi 7.000 «otages»! Les guillemets s'imposent en fonction des codes de la prison. «Notre bien le plus cher, c'est le visiteur: notre femme, notre mère, explique un détenu. Personne ne lui fera de mal, ne l'insultera, ni ne regardera la femme d'un autre. Sinon, après le départ de la visite, il paye.» Barème minimum: un passage à tabac. Maximum, la mort au coin d'un couloir.

Dimanche soir, les images aériennes prises du Carandiru par les hélicos des télés montrent un calme étonnant. On n'y voit pratiquement personne dans les patios entre les bâtiments. Les visiteurs retenus (3000 femmes environ et un millier d'enfants) étaient donc déjà installés dans les cachots, en bon ordre. Pour une nuit, le Carandiru s'est ainsi transformé en une favela carcérale autogérée en plein cur de São Paulo. En gardant les familles auprès d'eux, les prisonniers veulent se protéger et éviter un massacre, comme celui d'octobre 1992, quand la police militaire a chargé sur les détenus du «pavillon 9». Bilan: 111 morts. Les autorités de l'époque ont tout fait pour cacher le spectacle du charnier, mais les images ont filtré, terrifiantes. Des dizaines de cadavres alignés. Des corps transportés par des prisonniers nus. Des couloirs baignés de sang. Les familles, les associations de droit de l'homme se sont mobilisées. En vain. Personne n'a encore été condamné pour ces faits.

Solution négociée. Les conditions de vie n'ont pas été améliorées. Par contre, la prison maudite est devenue un pôle de contre-culture. Le sujet d'un best-seller (Estação Carandiru, de Drauzio Varella, 160.000 exemplaires vendus) et de nombreux articles de magazines sur le look des prisonniers, leurs tatouages, la décoration des cellules. Le thème aussi de chansons de rap très populaires. Certains détenus devenus rappers passent de temps à autre sur les plateaux de télé, encadrés par des policiers. Cette nouvelle notoriété a certainement aidé à aboutir à une solution négociée, sans bain de sang.

 

 

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