L'assassinat d'un journaliste dans une favela bouleverse le Brésil

•LE MONDE 13.06.02 16h33

Rio de Janeiro correspondance

 

Tim Lopes, 51 ans, journaliste à TV Globo, effectuait un reportage sur le trafic de drogue avec une micro-caméra cachée à Vila Cruzeiro, un bidonville (favela) du nord de Rio de Janeiro, quand il a été démasqué. Les trafiquants lui ont tiré dans les pieds pour l'empêcher de prendre la fuite et attaché les mains dans le dos, puis l'ont torturé avant de le livrer à leur chef, Elias Maluco, dit "Elias le fou", qui l'a tué à coups de sabre. Le cadavre a ensuite été brûlé pour ne pas laisser de traces.

Les autorités de l'Etat de Rio de Janeiro ont offert une récompense de 50 000 reals (environ 23 000 euros) pour toute information permettant la capture d'Elias le fou, 35 ans, accusé par la police d'avoir commandité l'assassinat de soixante autres personnes au cours des douze derniers mois et qui dirige le trafic de drogue dans treize favelas. Tim Lopes, qui, d'après sa première femme, Sandra Lopes, "avait trois motifs d'orgueil : le journalisme, être pauvre et noir", voulait prouver qu'à l'occasion de bals funks organisés par les trafiquants, ces derniers démarchent de nouveaux clients et abusent sexuellement de mineurs.

Au-delà de la mort, dans une ville habituée à la violence, l'exécution de Tim Lopes résume la double tragédie carioca : le discrédit de l'action de l'Etat et l'audace sans bornes du crime organisé, mieux armé que la police. Certains analystes parlent de "pouvoir associé", si l'on y ajoute les policiers et les avocats véreux qui y sont mêlés.

Ce sont les habitants de Vila Cruzeiro qui, las de l'inertie des pouvoirs publics et abandonnés à eux-mêmes, avaient dénoncé les faits à la chaîne de télévision TV Globo, la principale du pays, et demandé son aide. Tim Lopes, auteur de plusieurs reportages sur la drogue, les enfants des rues et les hôpitaux psychiatriques, s'était déjà rendu trois fois dans la favela et y était retourné, le 2 juin, équipé d'une micro-caméra.

PROGRAMME D'URGENCE

Le manque d'investissements dans des programmes sociaux donne peu d'alternatives aux jeunes des favelas pour échapper à la séduction de l'argent facile du trafic de drogue. Sur les 5,8 millions d'habitants de Rio (intra-muros), 1,2 million vivent dans quelque 800 favelas ; l'immense majorité d'entre eux sont d'honnêtes travailleurs mal rémunérés ou au chômage, soumis à la violence et à la loi du silence du narcotrafic.

Le président social-démocrate Fernando Henrique Cardoso, à qui ses adversaires reprochent d'avoir investi des milliards dans le système bancaire au détriment du secteur social, a déclaré que les autorités gouvernementales et la société civile "devaient se donner la main pour mettre fin aux atrocités" qui ont lieu dans les favelas de Rio.

Le président de la Cour suprême, Marco Aurelio Mello, a, de son côté, exhorté l'Etat "à occuper sa place dans les favelas". Au cours des deux derniers mois, une trentaine de trafiquants ont été arrêtés à Rio et écroués, ce qui a engendré de nouvelles disputes de territoires. Face à la recrudescence des affrontements entre bandes rivales, le gouvernement de Rio élabore un programme d'urgence de sécurité, avec l'appui de toutes les polices (militaire, civile et fédérale) pour protéger la population. Résumant le sentiment général, la deuxième femme du journaliste, Alessandra Wagner, a demandé, dans une lettre envoyée aux médias, que "le sacrifice de Tim Lopes ne soit pas vain".

Claire Perréard

•ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 14.06.02

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